Dans les ruelles de Montréal, une autre façon de voir la ville

cover ruelle montreal

Il suffit parfois de quitter une rue de quelques mètres pour avoir l’impression d’être entrée dans une autre ville.

Ce matin-là, Mon amie Caroline nous a donné rendez-vous, à Mayo et moi, au métro Laurier, avec un itinéraire qu’elle a préparé elle-même. Sur son document, les indications s’enchaînent presque comme une petite chasse au trésor : Laurier, Saint-Dominique, Saint-Joseph, De Bullion, Demers, Villeneuve, Gilford… puis une succession de ruelles qu’il faudra prendre, quitter, retrouver un peu plus loin. Certaines ont un nom, d’autres simplement celui des rues entre lesquelles elles se faufilent. Et il va falloir les chercher car certaines sont bien cachées.

Il y aura la ruelle Modigliani, celle du Cachalot, celle des Pirates, et toutes celles qui n’ont pas forcément de panneau mais qui finiront par être tout aussi intéressantes.

À première vue, pourtant, notre terrain d’exploration paraît assez banal.

De la brique rouge, de l’asphalte, des portes arrière, quelques garages et une forêt de fils électriques suspendus au-dessus de nos têtes. Les façades élégantes de Montréal ont disparu. Ici, les bâtiments montrent leur envers : les escaliers métalliques, les galeries de bois, les petites fenêtres des sous-sols, les climatiseurs, les poubelles et ces portes qui semblent avoir été peintes une dizaine de fois au cours de leur existence.

Mais à mesure que l’on marche, le regard s’habitue et les détails commencent à apparaître.

Et c’est là que la promenade devient intéressante.

De l’autre côté des maisons

Dans une rue, une maison présente généralement son plus beau profil. La porte d’entrée donne sur le trottoir, les escaliers extérieurs dessinent leurs courbes devant la façade et les balcons regardent passer la ville.

Dans une ruelle, personne ne semble avoir pensé à la mise en scène.

Deux portes blanches vieillies par les hivers se retrouvent côte à côte sous un balcon. Plus loin, une galerie en bois surplombe le passage tandis qu’un escalier en colimaçon descend d’un étage à l’autre contre un mur de briques. Les câbles électriques traversent le ciel dans tous les sens. Une plante attend dans son pot devant une porte. Un vélo ou une poubelle peut très bien occuper le premier plan.

Et pourtant, c’est justement cette absence de perfection qui me plaît.

Nous ne regardons plus Montréal comme une ville qui cherche à se présenter à nous. Nous regardons comment elle fonctionne.

Au début de la balade, certaines ruelles restent presque entièrement minérales. Le soleil de septembre tombe directement sur l’asphalte et fait ressortir le rouge des briques sous un ciel d’un bleu presque sans nuages. Quelques rues plus loin, le décor change complètement. Les arbres commencent à former un toit au-dessus de nos têtes, les clôtures disparaissent derrière les feuilles et certaines portions de ruelles deviennent si vertes qu’on oublie momentanément que nous sommes au cœur de Montréal.

Ce contraste va nous accompagner pendant toute la marche.

Ces minuscules choses que personne ne vient visiter à Montréal

Le plus amusant commence lorsqu’on découvre ce que les habitants ont installé derrière chez eux.

À côté d’une maison jaune se trouve un petit puits de bois coiffé d’un toit, entouré de fougères. Quelques mètres plus loin apparaît un moulin miniature aux pales rouges et blanches. Une petite pancarte lui donne même un nom : le Moulin à vent du bonheur.

Je ne sais pas qui a décidé un jour qu’une ruelle montréalaise avait besoin d’un moulin à vent, mais j’aime énormément l’idée.

Il n’a évidemment aucune utilité. Il n’est pas mentionné dans les guides. Personne ne traverse l’Atlantique pour venir le photographier. Il est simplement là parce qu’un habitant a eu envie de mettre un peu de fantaisie derrière sa maison.

Plus tard, ce sera un nichoir peint en turquoise accroché à un arbre, puis un petit tableau représentant une forêt d’automne fixé à une clôture. Ailleurs, de minuscules pierres décorées ont été incrustées dans le sol. Il faut presque regarder ses pieds pour les apercevoir.

À un autre endroit, quelques planches de bois posées entre deux poteaux forment un banc rudimentaire. Sur le dossier, quelqu’un a écrit à la main :

ZONE APÉRO.

Voilà une installation urbaine dont je comprends immédiatement la fonction.

Ces objets n’ont aucun rapport entre eux, si ce n’est qu’ils disent tous la même chose : les habitants ne se contentent pas d’utiliser leur ruelle. Ils l’habitent.

Et progressivement, c’est peut-être cela que Caroline est en train de nous faire découvrir.

Les ruelles, autrefois derrière la vie montréalaise

Ces passages aujourd’hui remplis de plantes, de jeux et de petites créations n’ont évidemment pas été conçus pour devenir des jardins communautaires.

Les ruelles commencent à apparaître à Montréal au XIXe siècle. Elles permettent alors d’accéder à l’arrière des propriétés, aux écuries, aux dépendances et aux logements secondaires. À mesure que la ville se densifie, elles deviennent essentielles à son fonctionnement : marchandises, charbon, chevaux, puis automobiles circulent derrière les maisons.

C’est précisément ce qui est amusant lorsque nous les traversons aujourd’hui.

Le passage autrefois réservé aux tâches dont on ne voulait pas encombrer la façade devient parfois la partie la plus charmante du pâté de maisons.

Les escaliers et les galeries sont toujours là. Les garages également. Une corde à linge chargée de vêtements traverse encore une cour, rappelant que nous sommes littéralement derrière chez les gens. Mais entre tout cela ont poussé des arbres, des fleurs, des potagers et une multitude de petits objets qui n’existent que parce que quelqu’un a pris soin de cet endroit.

Certaines ruelles sont devenues de véritables espaces collectifs.

À Montréal, cette transformation s’est accélérée avec les projets de ruelles vertes, portés par les résidents eux-mêmes. La Ville les décrit aujourd’hui comme des espaces favorisant à la fois le verdissement, les rencontres entre voisins et le jeu des enfants.

Dit comme cela, le concept paraît presque administratif.

Dans une ruelle, il suffit d’un arbre et d’une corde pour comprendre ce que cela signifie réellement.

La ruelle des Pirates : ici, les enfants ont pris le pouvoir

La ruelle des Pirates est probablement celle où cette impression devient la plus évidente.

Sous les arbres, les panneaux semblent avoir été imaginés pour un monde possédant ses propres règles.

Une flèche indique Cap au Sud. Une autre annonce une corde à grimper. Plus bas, on nous dirige vers une boîte à livreset le coin des jardiniers. Tout est peint à la main, avec des couleurs différentes, sur des morceaux de bois découpés en forme de flèches.

Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour comprendre pourquoi cette ruelle porte son nom.

Un peu plus loin, la fameuse corde descend d’une énorme branche. Elle est ponctuée de prises colorées permettant de grimper, de s’accrocher ou simplement de se balancer sous les feuilles.

Tout autour, la végétation est dense. Le sol est irrégulier, les arbres semblent avoir gagné du terrain sur les clôtures et un petit panneau bricolé rappelle les règles du lieu.

Ce n’est plus vraiment une voie de circulation.

C’est une cour de récréation qui aurait oublié qu’elle se trouve au milieu d’une ville.

Et soudain, l’histoire des ruelles montréalaises prend une dimension très concrète. Pendant des générations, elles ont servi de terrains de jeu aux enfants du quartier. Pas besoin de parc aménagé avec des structures parfaitement identiques : un arbre, une corde, quelques morceaux de bois et beaucoup d’imagination suffisent.

Ce qui me plaît surtout, c’est que rien ici ne semble avoir été conçu pour des visiteurs.

Nous sommes seulement de passage dans un endroit que les habitants ont créé pour eux-mêmes.

Le Cachalot caché derrière Laurier

Quelques ruelles plus tard, nous tombons sur une mosaïque fixée à un mur.

Un grand cachalot bleu nage au milieu de petits poissons colorés. En dessous, deux mots :

Ruelle Cachalot.

Impossible de rater l’entrée.

Le nom pourrait faire croire à une improbable histoire maritime, mais son origine est beaucoup plus montréalaise. Il assemble simplement les premières syllabes des rues qui entourent le quadrilatère : CArtier, CHAbot et LOT pour Laurier.

CA-CHA-LOT.

Cachalot.

J’adore ce genre de détail, parce qu’il raconte exactement ce qui se passe dans ces ruelles. Les habitants auraient pu laisser leur passage anonyme. À la place, ils lui ont donné un nom, puis une identité.

Et derrière cette identité, il y a surtout une communauté. Des témoignages d’habitants de la ruelle évoquent les corvées collectives, le partage d’outils, une petite bibliothèque et même des soirées organisées entre voisins. Un résident avait installé un écran géant dehors pour regarder un match de la Coupe du monde avec le quartier.

La ruelle cesse alors d’être l’espace vide qui sépare deux rangées de maisons.

Elle devient ce qui les relie.

Un jardin composé de centaines de petites décisions

Plus nous marchons, plus je remarque les plantes.

Pas seulement les arbres impressionnants qui déploient leurs branches au-dessus des clôtures. Je regarde aussi tout ce qui pousse en dessous : les hostas, les fougères, les petites fleurs roses et blanches regroupées autour d’une sculpture, le lierre qui escalade les murs et les plantes qui débordent des jardins privés jusque dans le passage.

À certains endroits, on marche presque dans un tunnel de verdure.

Un énorme arbre pousse derrière une vieille clôture de bois et semble avoir décidé depuis longtemps qu’il était le véritable propriétaire du terrain. Son tronc est si large que les maisons paraissent soudain toutes petites autour de lui. Des plantes grimpantes recouvrent les planches de la clôture, tandis que ses branches s’étendent au-dessus de la ruelle.

Ailleurs, le végétal et l’urbain se mélangent d’une manière beaucoup moins ordonnée : un mur peint disparaît lentement sous les feuilles; une vieille clôture sert de support aux plantes; une maisonnette d’oiseau se retrouve coincée entre les branches.

Ce sont des jardins, mais pas vraiment au sens classique du terme.

Ils n’ont pas été dessinés pour que l’on se place devant et que l’on dise : voilà le jardin.

Ils débordent.

Et c’est probablement ce qui les rend si agréables.

Modigliani, quand les garages deviennent des toiles

Puis nous arrivons dans la ruelle Modigliani.

À cet endroit, les murs commencent eux aussi à participer au décor.

La ruelle se situe entre De Brébeuf et Chambord, au nord de Gilford. Son aménagement remonte à la fin des années 1990, lorsque des résidents commencent à réfléchir à la manière de végétaliser et transformer cet espace très bétonné. Les nombreuses portes de garage posaient problème; plutôt que de les considérer uniquement comme une contrainte, certaines ont progressivement été transformées en supports artistiques.

C’est ainsi que la ruelle est devenue, au fil des années, une sorte de galerie à ciel ouvert.

Et ce que j’aime dans les œuvres que nous croisons, c’est qu’elles ne sont pas isolées du reste de la vie quotidienne.

Une grande peinture apparaît sur un mur de briques pendant qu’une poubelle attend juste devant. Des branches traversent une partie de la composition. Sur une autre façade, des fleurs roses peintes encadrent une porte de garage ouverte où l’on aperçoit simplement des cartons et des objets rangés.

L’art n’a pas remplacé la fonction du lieu.

Il s’est installé dedans.

Plus loin, une œuvre immense attire forcément notre regard. Des centaines de petites silhouettes semblent rayonner depuis un centre commun et former une sorte de cercle en mouvement. On doit s’éloigner un peu pour réussir à la regarder dans son ensemble.

Et c’est précisément ce mélange que je retiens de Modigliani : une galerie d’art dans laquelle personne n’a fait disparaître les poubelles, les balcons, les clôtures ou les fils électriques avant notre arrivée.

Heureusement.

Sinon ce ne serait plus une ruelle.

Les vêtements qui sèchent au soleil

Vers la fin de la promenade, une scène beaucoup plus ordinaire me rappelle encore une fois pourquoi j’aime autant découvrir une ville ainsi.

Une corde à linge traverse une cour au-dessus de la ruelle.

Des pantalons, des chandails et du linge sombre sèchent au soleil, au-dessus d’une haie débordante de verdure. Derrière, on aperçoit les balcons des logements et les murs de briques.

Il n’y a objectivement rien à visiter ici.

Et pourtant, cette image raconte Montréal beaucoup mieux que certains monuments.

Elle dit les appartements imbriqués les uns derrière les autres, la proximité des voisins, les cours minuscules, les étés passés dehors et cette manière qu’ont les espaces privés et publics de se toucher presque constamment dans les ruelles.

Nous sommes dans une grande ville, mais certains passages fonctionnent encore comme de minuscules villages.

On peut s’installer sur un banc quelques mètres derrière chez soi, appeler un enfant qui joue plus loin, parler au voisin par-dessus une clôture ou déposer des livres dans une boîte pour que quelqu’un d’autre les prenne.

Rien de spectaculaire.

Simplement une manière de vivre ensemble.

Ce qu’une ruelle raconte que la rue ne montre pas

À force de suivre Caroline, d’entrer dans une ruelle puis d’en ressortir avant d’en chercher une autre quelques rues plus loin, je finis par comprendre pourquoi cette balade me plaît autant.

Lorsque je voyage, je passe énormément de temps à chercher ce genre de choses.

Je quitte les rues principales. Je regarde les marchés. J’observe les gens devant leur maison. J’essaie de comprendre comment un quartier fonctionne quand personne ne cherche particulièrement à me montrer quoi que ce soit.

Et ce jour-là, nous faisons exactement la même chose à Montréal.

La seule différence, c’est que je suis chez moi.

Une vitrine croisée en chemin annonce avec humour que « Jules Verne est arrivé ». Un vieux portail de métal rouillé prend une lumière presque dorée sous le soleil. Dans une autre ruelle, les ombres des feuilles dansent sur les murs et les clôtures. À quelques mètres de là, un graffiti s’efface lentement sous le lierre.

Aucun de ces détails n’aurait probablement justifié que je m’y rende spécialement.

Ensemble, ils donnent pourtant à la promenade toute sa personnalité.

C’est souvent ainsi que fonctionnent les voyages dont je me souviens le mieux.

Ils ne restent pas dans ma mémoire sous forme d’une succession de sites extraordinaires. Je me rappelle plutôt d’un détail : un repas, une conversation, une vieille enseigne, un enfant qui joue, une porte entrouverte, une odeur, une lumière particulière.

Ici, ce sera peut-être un petit moulin rouge et blanc caché derrière une maison jaune.

Ou une pancarte « Zone apéro ».

Ou cette corde suspendue à un arbre dans la ruelle des Pirates.

Une ville derrière la ville

Nous finissons par retrouver les rues plus larges et, peu à peu, Montréal remet sa façade.

Les voitures passent. Les commerces apparaissent. Les maisons redeviennent celles que l’on observe depuis leur entrée principale.

Derrière elles, pourtant, je sais désormais qu’il existe tout un autre réseau.

Des jardins minuscules, des bancs bricolés, des œuvres d’art, des nichoirs, des cordes à grimper, des bibliothèques, des vêtements qui sèchent au soleil et des arbres devenus beaucoup trop gros pour les clôtures qui les entourent.

Caroline ne nous aura finalement pas montré un Montréal secret au sens où personne ne connaîtrait ces endroits.

Elle nous aura montré quelque chose de beaucoup plus simple : le Montréal que l’on ne regarde pas lorsque l’on reste dans les rues.

Et c’est peut-être pour cela que j’aime autant cette promenade.

Il n’a fallu ni prendre l’avion, ni louer une voiture, ni partir très loin.

Il a simplement fallu passer derrière les maisons.

Depuis, chaque fois que j’aperçois l’entrée d’une ruelle, j’ai un peu plus de mal à continuer tout droit.

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