
Je voyage à plein temps depuis 2014. Autant dire qu’en plus de dix ans, j’ai eu le temps de voir les pays changer. Et c’est normal.
Le monde évolue. Les villes évoluent. Le tourisme évolue. Les niveaux de vie augmentent, les infrastructures se développent, certains quartiers deviennent plus populaires, les salaires et les coûts augmentent aussi.
Les endroits que j’ai découverts il y a dix ou douze ans avaient eux-mêmes énormément changé par rapport à ce qu’ils étaient vingt ans auparavant.
Je ne m’attends donc absolument pas à retrouver en 2026 les prix de 2014. Ce serait complètement absurde.
En revanche, évolution ne veut pas forcément dire : faire exploser les prix sans faire évoluer ce qu’on vend.
Et depuis environ trois ou quatre ans, il y a quelque chose qui commence sérieusement à me taper sur le système quand je voyage : dans certaines destinations, le rapport entre le prix d’un hébergement et ce qu’on obtient réellement en échange est devenu complètement ridicule.
Il y a plus de dix ans, je pouvais voyager dans certains pays et dormir dans une chambre à 8 dollars.
À 8 dollars, évidemment, je ne m’attendais pas au Ritz.
Parfois, c’était quatre planches de bois, un lit, pas de climatisation, une salle de bain partagée, pas vraiment d’eau chaude et une fenêtre qui tenait davantage du concept architectural que de la véritable fenêtre.
Mais ça coûtait 8 dollars. Très bien.
Aujourd’hui, je peux retrouver quasiment la même chambre à 35 dollars.
Le problème n’est pas qu’une chambre à 8 dollars soit passée à 10, 12 ou même 15 dollars en dix ans. Ça, je peux parfaitement le comprendre.
Le problème, c’est de me demander 35, 50 ou 80 dollars pour quatre planches de bois qui sont parfois littéralement les mêmes quatre planches qu’il y a dix ans.
Pas davantage d’eau chaude, pas de meilleure isolation, toujours pas de climatisation correcte, toujours une salle de bain approximative, toujours de l’humidité, toujours pas de fenêtre dans certains cas.
Le prix, lui, est passé en business class. Le confort est resté à la porte d’embarquement.
Et dernièrement, j’ai atteint un niveau assez exceptionnel dans l’absurde.
L’autre jour, je cherchais un hébergement à Cartagena, en Colombie. J’y suis déjà allée en 2021. Il n’y pas longtemps donc.
Je tombe sur une chambre dans une auberge de jeunesse. Pas un hôtel cinq étoiles face à la mer. Une auberge.
Chambre sans salle de bain privée, sans toilettes, sans fenêtre, sous les toits, avec tout ce qui accompagne normalement une auberge : les espaces partagés, le passage, le bruit, le monde…
Prix pour un mois ?
Environ 7 000 €.
Sept. Mille. Euros. 😰

À ce stade-là, ce n’est même plus de l’inflation. C’est une expérience sociale pour voir jusqu’où quelqu’un acceptera d’aller avant d’insulter son ordinateur.
Et surtout, ce n’est malheureusement pas un exemple complètement isolé.
Je retrouve désormais régulièrement des situations où des hébergements extrêmement basiques dans des pays au coût de la vie relativement faible sont proposés à des prix équivalents, voire supérieurs, à ceux que je peux payer dans des pays beaucoup plus développés.
Je suis actuellement au Canada et certaines recherches que je fais pour mes prochaines destinations me proposent des hébergements beaucoup plus chers que ce que je paie ici.
Sauf qu’ici, j’ai de l’eau chaude. Une bonne connexion Internet. Une vraie cuisine. Une isolation correcte. Des fenêtres. Des équipements qui fonctionnent.
Et je ne suis pas à chercher le « grand luxe ».
Alors ça a commencé à me gaver. Et comme chaque fois que quelque chose m’agace vraiment, j’ai voulu comprendre.
Parce que je pars du principe que lorsqu’on comprend mieux un phénomène, on peut ensuite décider de l’accepter, de s’y adapter… ou de trouver comment le contourner.
Et en creusant, j’ai compris quelque chose d’important : le prix d’un hébergement touristique n’est plus forcément corrélé au niveau de vie du pays dans lequel il se trouve.
Et ça change énormément de choses.
Avant, pays moins cher voulait généralement dire voyage moins cher
Pendant longtemps, il existait une logique assez simple.
Les salaires étaient moins élevés dans un pays, l’immobilier coûtait moins cher, les charges d’exploitation également, et les hébergements étaient donc moins chers.
Évidemment, la qualité et le confort pouvaient être inférieurs. C’était le deal. Et perso, j’adorais ça.
Je payais 10 ou 20 dollars ma chambre en Asie ou en Amérique latine, je n’allais pas faire un scandale parce que ma douche avait autant de pression qu’un brumisateur pour plantes. Bien au contraire.
Le rapport qualité/prix restait cohérent. Et c’est précisément ce rapport qui s’est cassé dans certaines destinations.
Aujourd’hui, le prix d’un hébergement touristique peut être beaucoup moins lié au coût local qu’au montant maximal que la clientèle touristique ciblée est disposée à payer.
Ce qui nous amène à un élément particulièrement important.
Quand on dit « clientèle internationale », on ne parle pas vraiment de tout le monde
On pourrait résumer le phénomène en disant que les prix se sont adaptés au pouvoir d’achat des touristes internationaux.
Sauf que ce n’est pas tout à fait vrai.
Une Française, une Espagnole, une Argentine, une Brésilienne, une Canadienne et une Américaine sont toutes des touristes internationales.
Elles n’ont absolument pas le même pouvoir d’achat.
Dans beaucoup de destinations d’Amérique latine et des Caraïbes, la référence est de plus en plus la clientèle internationale disposant du plus gros portefeuille.
Et très souvent, cette clientèle est américaine.
Cartagena en est un excellent exemple.
En 2024, la ville a accueilli environ 856 000 visiteurs étrangers, contre un niveau beaucoup plus faible en 2021. Parmi eux, environ 276 000 venaient des États-Unis. Les Américains représentaient donc à eux seuls près d’un tiers des visiteurs étrangers de la ville et, de très loin, le premier marché international.
Et ça change la façon dont un hébergement peut être tarifé.
Un propriétaire n’a pas besoin que tous les voyageurs du monde puissent payer 150 dollars sa chambre. Il a simplement besoin de trouver suffisamment de personnes prêtes à les payer pour remplir son établissement.
Imaginez qu’une destination possède 1 000 chambres disponibles et que 50 000 personnes aimeraient y séjourner.
Si 1 000 personnes sont disposées à payer 200 dollars la nuit, économiquement, peu importe que les 49 000 autres trouvent ce prix complètement délirant.
Les chambres peuvent quand même être vendues.
Et c’est là que le marché commence à exclure une partie des voyageurs internationaux qui, pourtant, ont parfois largement les moyens de voyager.
Le référentiel américain change complètement la perception du prix
Prenons une touriste américaine qui regarde Cartagena pour quatre jours.
Elle ne compare pas forcément :
« Combien devrait coûter une chambre correcte en Colombie compte tenu des salaires, du coût de l’immobilier et du niveau de confort proposé ? »
Elle compare peut-être :
« Combien me coûteraient quatre jours à Miami ? »
Si elle est habituée à voir des chambres à 250 ou 300 dollars aux États-Unis, une chambre colombienne à 120 dollars peut lui sembler être une affaire.
Même si cette chambre offre objectivement beaucoup moins de confort.
Et c’est là que le mécanisme devient particulièrement frustrant pour les autres voyageurs.
Parce que les prix touristiques peuvent s’américaniser sans que les salaires français, espagnols, argentins ou colombiens deviennent américains.
Un hébergement peut donc se trouver physiquement en Colombie, employer du personnel payé en pesos colombiens et proposer un niveau de confort colombien relativement basique… tout en étant vendu selon un référentiel de prix international exprimé mentalement en dollars.
Bienvenue dans la mondialisation, mais uniquement quand il s’agit de sortir la carte bancaire.
Airbnb et les plateformes ont également changé les règles du jeu
Il y a ensuite un phénomène beaucoup plus technique : la tarification dynamique.
Le prix d’une chambre n’est plus nécessairement déterminé comme autrefois : « Mes coûts sont de X, je souhaite gagner Y, donc ma chambre vaut Z. »
Il peut désormais être ajusté en fonction de la demande, des dates, de la saison, des événements, du taux d’occupation et des prix pratiqués autour.
Airbnb propose par exemple son système de « Smart Pricing », qui ajuste automatiquement les tarifs en fonction de centaines de facteurs liés au logement et à la demande locale. La plateforme propose également aux propriétaires des recommandations de prix fondées notamment sur la localisation, les équipements, les réservations précédentes et les prix récents des logements voisins.
En 2026, Airbnb a encore renforcé ses outils permettant d’adapter les tarifs aux saisons et à la demande locale.
Le principe n’est d’ailleurs pas mauvais en soi. Un hôtel à Nice coûte plus cher en août qu’en novembre depuis bien avant l’existence d’Airbnb.
Le problème apparaît lorsqu’un marché entier commence à fonctionner par comparaison.
Mon voisin propose son appartement à 100, alors je peux probablement mettre le mien à 110.
Il se loue ? Celui d’à côté passe à 120.
Les voyageurs continuent de réserver ? Essayons 140.
Petit à petit, le nouveau prix de référence du quartier devient 140.
Et personne n’a installé une nouvelle fenêtre entre-temps.
Les plateformes elles-mêmes encouragent la comparaison avec les logements similaires et l’adaptation régulière des prix. Airbnb explique d’ailleurs que le prix d’une annonce par rapport aux autres logements disponibles dans la zone influence sa visibilité dans les résultats de recherche.
On ne cherche donc plus uniquement à déterminer ce que vaut le produit.
On cherche à déterminer jusqu’à combien le marché est prêt à payer le produit.
Ce sont deux choses très différentes.
Le Covid a accéléré quelque chose qui existait déjà
Puis 2020 est arrivé.
Pendant une période, le tourisme international s’est quasiment arrêté.
Et lorsqu’il est reparti, il n’est pas simplement revenu à son fonctionnement précédent.
Le travail à distance s’était démocratisé. Des dizaines de milliers de personnes avaient découvert qu’elles pouvaient travailler depuis Mexico, Medellín, Lisbonne, Bali ou Playa del Carmen plutôt que depuis leur appartement à New York, Toronto ou Londres.
Le voyage longue durée est devenu beaucoup plus accessible à une population qui, auparavant, disposait de revenus élevés mais devait physiquement rester près de son entreprise.
Pour les propriétaires, c’était une nouvelle clientèle extraordinaire : des personnes gagnant leur salaire dans un pays riche tout en vivant dans un pays où les coûts locaux étaient beaucoup plus faibles.
Et forcément, le marché s’est adapté.
Pas nécessairement aux habitantes locales, pas nécessairement aux voyageuses européennes, mais à celles et ceux qui pouvaient payer davantage.
Et la qualité dans tout ça ?
C’est probablement la partie qui m’agace le plus.
Parce que si les prix avaient été multipliés par trois et que le niveau des hébergements avait lui aussi été multiplié par trois, cet article n’existerait probablement pas.
Si ma chambre à 8 dollars d’il y a dix ans coûte aujourd’hui 35 dollars mais qu’elle possède maintenant une excellente literie, une bonne isolation, une vraie salle de bain, de l’eau chaude, une climatisation silencieuse et une connexion Internet impeccable… Perso je trouverai cela dommage, mais bon, certes, le produit aurait donc évolué.
Mais ce n’est pas toujours ce que j’observe.
Dans énormément d’endroits où je retourne, le bâti et le niveau général de confort ont beaucoup moins évolué que les prix.
Toujours cette humidité, voir pire. Toujours cette isolation inexistante, toujours cette clim qui fait le bruit d’un Boeing 747 avant de rendre l’âme à 3 h du matin, toujours ces chambres sans lumière naturelle, toujours ces salles de bain où prendre une douche transforme la pièce entière en piscine municipale. On ne parle pas de l’insécurité, etc…
Sauf que maintenant, c’est 80 dollars.
C’est cette déconnexion qui donne parfois le sentiment de se faire complètement avoir.
Ce n’est pas : « les choses coûtent plus cher qu’avant ». Évidemment qu’elles coûtent plus cher qu’avant.
C’est : « Pourquoi ce truc coûte-t-il désormais quatre fois plus cher alors que le truc, lui, est toujours exactement aussi moyen ? »
Il y a quand même de vraies raisons à certaines augmentations
Il serait également trop facile de tout mettre sur le dos des touristes américains, d’Airbnb ou de propriétaires devenus soudainement avides.
Les hébergements ont eux aussi subi l’inflation.
L’électricité coûte plus cher. Les matériaux coûtent plus cher. L’entretien coûte plus cher. Les salaires ont augmenté dans de nombreux pays. Les assurances, les taxes, les produits alimentaires et les coûts de construction également.
Une chambre ne peut donc évidemment pas conserver éternellement son prix de 2014.
Et heureusement que certains salaires locaux ont progressé en douze ans.
Mais ces facteurs expliquent une augmentation progressive.
Ils expliquent beaucoup moins facilement certaines multiplications spectaculaires de prix sans amélioration équivalente du produit.
Il faut donc distinguer l’inflation normale de la revalorisation touristique d’une destination.
Ce sont deux phénomènes différents.
Le pays n’est plus forcément cher. La bulle touristique l’est.
C’est probablement la distinction la plus utile que j’ai trouvée en faisant ces recherches.
Quand je dis : « Le Mexique est devenu cher. », ce n’est pas complètement exact.
Une grande partie du Mexique ne coûte absolument pas les prix que l’on trouve à Tulum, dans certains quartiers de Mexico ou à Playa del Carmen.
Même chose pour la Colombie.
Ce n’est pas nécessairement le pays qui est devenu hors de prix. C’est parfois une petite économie parallèle construite autour du tourisme international. Et cette économie peut fonctionner avec ses propres prix.
C’est pour cela qu’on peut sortir d’un quartier touristique, aller manger dans un restaurant fréquenté principalement par les habitantes du coin et payer quelques euros son repas… puis retourner dans son logement touristique situé dix minutes plus loin et payer 120 € la nuit.
Les deux prix existent simultanément dans la même économie.
L’un est déterminé principalement par le pouvoir d’achat local. L’autre par le pouvoir d’achat touristique international.
Douze ans de voyage me donnent aussi un défaut : je sais combien ça coûtait avant
Il y a enfin quelque chose de très personnel dans mon agacement.
J’ai un historique.
Une personne qui découvre Cartagena aujourd’hui et trouve une chambre à 100 dollars ne possède aucun autre référentiel.
Cartagena coûte 100 dollars. Point.
Moi, je regarde parfois exactement le même type d’endroit et je pense : « Mais attendez… » Je me rappelle ce que j’ai payé au Pérou, au Mexique, en Colombie, en Thaïlande.
Je me rappelle surtout ce que j’obtenais en échange.
C’est un peu comme retourner dans votre petit restaurant préféré dix ans plus tard et découvrir que le plat est passé de 8 € à 32 €. Ça peut parfaitement être justifié.
Mais si l’assiette contient toujours exactement les mêmes pâtes trop cuites et que les chaises sont toujours celles en plastique de 2004, vous allez quand même vous poser deux ou trois questions.
Alors, est-ce que voyager est devenu trop cher ?
Non.
Je pense surtout que notre ancienne carte mentale du voyage bon marché est devenue obsolète.
« Amérique latine = pas cher. »
« Asie = pas cher. »
« Europe et Amérique du Nord = cher. »
Ça fonctionne de moins en moins bien.
Aujourd’hui, une destination située dans un pays au niveau de vie relativement faible peut avoir développé une énorme bulle touristique internationale et présenter un rapport qualité/prix catastrophique.
À l’inverse, je peux parfois trouver dans un pays considéré comme cher un logement mensuel confortable qui me revient moins cher.
Il faut donc arrêter de comparer uniquement les pays.
Il faut comparer le prix réel avec le confort réel, à une période précise et dans une ville précise.
Et, surtout pour quelqu’un comme moi qui reste régulièrement plusieurs semaines ou plusieurs mois quelque part, il faut probablement commencer à regarder ailleurs que dans les destinations devenues les stars d’Instagram, de TikTok et des classements des « meilleures villes pour digital nomads ». (pensée triste parfois)
Finalement, comprendre tout ça ne rend pas ma chambre à 7 000 € plus séduisante
Je vous rassure, après toutes ces recherches, je ne regarde toujours pas ma chambre sans fenêtre dans une auberge de jeunesse à Cartagena en me disant : « Aaaah, maintenant que je comprends les mécanismes économiques, 7 000 €, quelle affaire ! ». Non.
Je trouve toujours ça complètement ridicule.
Mais au moins, je comprends mieux pourquoi je tombe de plus en plus souvent sur ce genre d’aberrations.
Et surtout, ça change ma manière de chercher mes prochaines destinations.
Pendant longtemps, j’ai choisi certains pays en sachant presque automatiquement que le coût de la vie sur place serait inférieur à celui de l’Europe ou de l’Amérique du Nord.
Aujourd’hui, ce n’est plus une évidence.
Je regarde davantage le rapport qualité/prix réel d’une ville, son exposition au tourisme international, la saison à laquelle j’y vais, les quartiers où vivent réellement les locaux et les alternatives aux grandes plateformes.
Parce qu’au fond, la vraie question n’est plus : « Dans quel pays la vie est-elle moins chère ? »
C’est : « Où est-ce que mon argent me permet encore d’avoir une bonne qualité de vie ? »
Et ce n’est absolument pas la même chose.
Je continuerai donc à voyager, je continuerai à retourner dans des pays que j’aime, même s’ils ont changé, je continuerai aussi à accepter de payer plus cher qu’en 2014, parce qu’on est en 2026 et que c’est parfaitement normal.
Mais 35 dollars pour mes quatre planches de bois sans eau chaude ? On va quand même essayer de trouver autre chose.



