
Je pensais venir me promener dans un jardin. Quelques heures plus tard, après avoir regardé une énième fois le plan pour comprendre pourquoi je repassais devant un endroit que j’avais déjà vu, j’ai dû revoir légèrement ma définition du mot « promenade ».
Le Jardin botanique de Montréal est immense. Pas seulement grand au sens où les différents espaces sont éloignés les uns des autres, mais dense : une allée en cache une autre, un jardin mène vers une nouvelle collection et, chaque fois que je pense avoir à peu près fait le tour d’un secteur, je découvre quelque chose que je n’avais pas vu. Je vais beaucoup marcher ce jour-là. Et surtout faire un nombre assez impressionnant d’allers-retours.
Je suis venue en semaine, ce qui rend la balade particulièrement agréable. Il y a des visiteurs, bien sûr, mais ils se dispersent rapidement dans l’immensité du jardin et certaines allées sont presque désertes. Montréal semble s’être éloignée alors que je suis toujours dans la ville. À la place de la circulation, j’entends surtout les oiseaux et le bruit continu des cigales dans les arbres.
De temps en temps, quelque chose remue dans les herbes. De minuscules rongeurs, qui ressemblent à des écureuils miniatures, traversent les chemins avant de disparaître sous les plantes. J’essaie parfois de les suivre du regard, mais ils sont beaucoup plus rapides que moi. Ici, à Montréal, on les appelle « des Suisses ».
La journée commence comme ça, sans véritable événement spectaculaire. Je marche, j’observe, je bifurque vers ce qui m’intrigue.
Et il y a beaucoup de choses qui m’intriguent.
Bien plus qu’une collection de jolies fleurs
Avant de venir, j’avais probablement une vision assez simplifiée d’un jardin botanique. Des fleurs, des arbres, des plantes rares, de beaux aménagements paysagers.
Il y a évidemment tout cela à Montréal, mais je découvre rapidement que le jardin est beaucoup plus varié.
La Roseraie côtoie le Jardin aquatique, le Jardin d’ombre, le Jardin alpin ou encore le Jardin nourricier. Plus loin, il y a le Jardin de Chine, le Jardin japonais et celui des Premières-Nations. On trouve aussi des espaces beaucoup plus petits consacrés aux plantes médicinales, aux plantes toxiques ou aux plantes traditionnellement cultivées dans les monastères.
À mesure que j’avance, je passe donc d’un univers à un autre sans véritable transition. C’est aussi ce qui explique pourquoi la visite prend autant de temps.
Je pourrais évidemment traverser certaines collections en quelques minutes, mais dès que je commence à lire les petites pancartes, c’est terminé. Ma progression ralentit considérablement.
Parce qu’une plante devient tout de suite beaucoup plus intéressante lorsqu’on découvre ce qu’elle peut faire.
Un petit détour chez les plantes toxiques
Je ne sais pas exactement pourquoi, mais le Jardin des plantes toxiques fait partie des endroits qui éveillent immédiatement ma curiosité.
Probablement parce qu’il est assez étrange de se promener tranquillement au milieu de plantes en sachant que certaines pourraient provoquer de sérieuses intoxications.
Et elles sont simplement là, dans leurs plates-bandes, accessibles.
Je trouve la situation presque amusante. Nous avons tellement l’habitude d’associer « jardin botanique » à quelque chose de paisible et inoffensif que découvrir une collection entièrement consacrée aux végétaux potentiellement dangereux crée un petit décalage.
Je commence donc à lire les noms.
Il y a la ciguë maculée, Conium maculatum, dont toute la plante est extrêmement toxique et qui peut provoquer des intoxications mortelles. L’actée rouge, Actaea rubra, paraît beaucoup plus innocente avec ses petites baies rouges, pourtant toxiques pour l’être humain. Le sumac à vernis contient quant à lui de l’urushiol, une substance irritante que l’on retrouve également dans l’herbe à puce.
Et justement, il y a aussi de l’herbe à puce.
À cet instant, je regarde peut-être les plantes avec un peu moins d’envie de toucher les feuilles.
Ce jardin existe depuis 1940 et rassemble une quarantaine de taxons. Son intérêt est justement de montrer que les plantes toxiques ne sont pas nécessairement des espèces exotiques à l’apparence inquiétante. Certaines poussent dans nos environnements quotidiens, et une plante peut être dangereuse par ingestion, par contact avec la peau, dans certains cas, selon la partie de la plante et son stade de développement.
Je trouve ça fascinant. Pas au point de tester, évidemment. Mais suffisamment pour rester beaucoup plus longtemps que prévu devant quelques plates-bandes.
De quelques mètres entre le poison et le remède
Juste à côté, le Jardin des plantes médicinales apporte une autre dimension à cette histoire.
Et la frontière entre les deux mondes est finalement beaucoup moins nette qu’on pourrait le croire.
La digitale en est un excellent exemple. Ses fleurs en forme de petites cloches sont magnifiques, mais toute la plante est toxique. Pourtant, certains de ses composés ont aussi été utilisés en pharmacologie pour produire des médicaments.
Tout dépend donc de la substance, de la préparation et surtout de la dose.
Le jardin rassemble environ 75 espèces et raconte cette relation extrêmement ancienne entre les humains et les plantes. Bien avant nos pharmacies modernes, les végétaux faisaient partie des principaux moyens disponibles pour essayer de soulager ou de soigner certaines maladies. Au XIXe siècle, les progrès scientifiques ont ensuite permis d’isoler certains principes actifs et de mieux comprendre ce qui se cachait derrière des pratiques transmises parfois depuis des générations.
Je retrouve des noms beaucoup plus familiers, comme la camomille ou le millepertuis, mais je les regarde différemment dans ce contexte.
Ce que j’aime surtout ici, c’est la proximité entre les plantes médicinales et les plantes toxiques.
À quelques pas de distance, une même idée revient sous deux formes : la nature n’est ni une pharmacie bienveillante ni quelque chose de dangereux dont il faudrait se méfier en permanence. Elle contient simplement des molécules dont les effets dépendent énormément de la manière dont nous les utilisons.
Je continue ma route avec une certitude : finalement, lire les pancartes dans un jardin botanique n’est pas si ennuyeux.
Un petit détour par le Moyen Âge
Non loin de là, je tombe sur un autre espace auquel je ne m’attendais pas vraiment : le Jardin de monastère.
Le décor change encore.
Un puits occupe le centre, entouré de parterres géométriques dans lesquels poussent des plantes médicinales, aromatiques, potagères, tinctoriales ou textiles.
Le jardin s’inspire des jardins monastiques du Moyen Âge, à une époque où cultiver des plantes ne répondait évidemment pas uniquement à une recherche esthétique. On cultivait ce dont on avait besoin pour se nourrir, préparer des remèdes, parfumer, teindre ou fabriquer.
Et il existe un lien assez amusant entre ces anciens jardins et celui dans lequel je suis en train de marcher : à partir du XVIe siècle, certains jardins de plantes médicinales commencent à accueillir les espèces rapportées par les explorateurs européens. Ils vont progressivement participer à la naissance de ce que nous appelons aujourd’hui les jardins botaniques.
Je trouve ce genre de détour historique beaucoup plus intéressant lorsqu’il apparaît comme ça, au milieu de la promenade.
Quelques mètres auparavant, je regardais de la ciguë.
Maintenant, je suis en train d’imaginer des moines cultivant leurs remèdes autour d’un puits.
Et ma visite n’en est encore qu’à une petite partie.
Changer complètement de paysage
Plus loin, le Jardin alpin offre une autre surprise.
Il rassemble plus de 2 000 espèces et cherche à recréer les conditions particulières dans lesquelles poussent les végétaux des régions montagneuses. Le paysage devient plus minéral, les plantes plus basses, parfois minuscules.
C’est l’un de ces endroits où l’on peut facilement passer à côté de beaucoup de choses si l’on marche trop vite.
Les paysages de montagne m’ont accompagnée dans énormément de voyages depuis 2014. Les Andes surtout, avec leurs immensités, leurs changements brutaux de météo et cette végétation capable de pousser dans des endroits où, à première vue, rien ne semble vraiment accueillant.
Alors forcément, je ne regarde pas un jardin alpin de la même manière que quelqu’un qui découvre cet univers pour la première fois.
Et cette sensation va devenir encore plus évidente lorsque j’arrive dans les grands jardins culturels.
Le Jardin japonais, le Jardin de Chine… et mon regard qui a changé
Ils sont magnifiques. Je répète, « ils sont magnifiques ».
Il faut commencer par là parce que je n’ai aucune envie de jouer à la voyageuse blasée qui aurait tellement vu le monde que plus rien ne pourrait l’impressionner. Ce serait faux, et surtout assez insupportable.
Le Jardin japonais est extrêmement soigné. Les pierres, l’eau, les arbres et les espaces entre les différents éléments composent un paysage où le regard circule naturellement. Le Jardin de Chine est plus architectural, avec ses pavillons, ses formes, ses perspectives et cette façon de faire apparaître puis disparaître certains éléments à mesure que l’on avance.
Je prends réellement plaisir à m’y promener.
Mais je réalise aussi que quelque chose a changé en moi.
Je voyage à plein temps depuis 2014. Pendant toutes ces années, j’ai eu la chance de découvrir des jardins au Japon, des pagodes en Asie, des paysages alpins dans plusieurs régions du monde et des architectures que je retrouve maintenant, sous une autre forme, à Montréal.
Et forcément, après les avoir vues dans leur contexte, une reconstitution ne produit plus tout à fait le même effet.
Ce n’est pas une question de qualité, c’est une question de contexte.
Une pagode peut être parfaitement reproduite et entourée d’une végétation magnifique, mais lorsque j’en regarde une ici, il me manque tout ce qui n’est justement pas reproductible.
Il me manque la rue qui mène jusqu’à elle, le bruit autour. Il me manque bien entendu les gens qui ne sont pas là pour la visiter mais parce qu’elle fait partie de leur quotidien.
L’odeur de l’encens, la nourriture vendue un peu plus loin, la langue que j’entends autour de moi et que je ne comprends parfois pas, la chaleur, l’humidité, la fatigue d’une journée de voyage.
Bref, il me manque le pays.
Et je crois que c’est simplement ce qui arrive lorsque l’on voyage longtemps : on ne regarde plus une représentation de l’ailleurs de la même manière après avoir connu cet ailleurs.
On ne « fait » pas un pays, pas plus qu’un jardin
Cette réflexion me rappelle d’ailleurs une expression que nous utilisons constamment en voyage.
« Aujourd’hui, on fait le musée. »
« Demain, on fait le temple. »
« On a fait le quartier chinois. »
« J’ai fait le Pérou. »
Je l’utilise moi-même, sans vraiment y penser. Mais plus je voyage, plus cette expression me paraît amusante.
Qu’est-ce que cela veut dire, au juste, « faire » un pays ?
J’ai passé des semaines, parfois des mois, dans certains endroits et je serais pourtant bien incapable de prétendre les connaître entièrement. Alors évidemment qu’une promenade dans un jardin japonais, aussi réussie soit-elle, ne peut pas raconter le Japon.
Mais elle peut raconter autre chose.
Elle peut montrer une manière de concevoir l’espace, donner quelques clés culturelles, éveiller une curiosité. Elle peut surtout donner envie d’aller voir plus loin.
Et peut-être que si j’étais venue au Jardin botanique de Montréal avant mon départ en 2014, j’aurais regardé ces jardins très différemment.
J’aurais peut-être découvert ici quelque chose qui m’aurait donné envie de partir.
Aujourd’hui, c’est presque l’inverse.
Je reconnais des choses qui me rappellent pourquoi je suis partie.
Ce que je préfère finalement au Jardin botanique
Une fois cette réflexion passée, je cesse un peu de comparer.
Je n’attends plus du Jardin japonais qu’il me ramène au Japon ni du Jardin alpin qu’il me donne l’impression de marcher dans les Andes.
Je profite simplement de l’endroit où je suis.
Et c’est probablement là que le Jardin botanique de Montréal devient le plus agréable.
Je marche au milieu des arbres. Les cigales continuent leur vacarme quelque part au-dessus de moi. Des oiseaux traversent parfois les branches et mes petits écureuils miniatures (toujours les « Suisses ») réapparaissent de temps en temps au bord des chemins.
Je passe devant des iris, des pivoines, des hémérocalles et des lis du Ruisseau fleuri. Ailleurs, ce sont les arbres et les arbustes qui prennent le dessus : l’Arboretum occupe à lui seul près de la moitié du Jardin botanique et abrite environ 800 espèces d’arbres et d’arbustes de climat tempéré.
Puis il y a encore le Jardin aquatique, les vivaces, le Jardin d’ombre, les arbustes, les lilas, le Jardin nourricier, la Roseraie…
À un moment, il faut se rendre à l’évidence : je ne vais pas regarder chaque plante.
Et surtout, mes jambes commencent à avoir un avis sur la question.
Deux heures ? Vraiment pas
C’est probablement le conseil le plus important que je pourrais donner à quelqu’un qui souhaite visiter le Jardin botanique de Montréal : ne venez pas en pensant que deux heures suffiront pour « le faire ».
On peut évidemment y passer deux heures. On peut aussi traverser le Louvre en deux heures.
La question est plutôt de savoir ce que l’on veut en retirer.
Le Jardin botanique s’étend sur 75 hectares et présente plus de 12 000 taxons dans une vingtaine de jardins extérieurs. Cela donne déjà une idée de l’échelle, mais les chiffres ne racontent pas les arrêts, les détours, les panneaux que l’on commence à lire par curiosité, les photos, les petites allées que l’on emprunte pour voir ce qu’il y a derrière.
Ni les erreurs d’orientation. 🤣 Dans mon cas, elles ont représenté une partie non négligeable du kilométrage.
Je consulte le plan, pars dans une direction, découvre autre chose en chemin, oublie ce que j’étais venue chercher puis réalise vingt minutes plus tard que je dois retourner presque exactement là d’où je viens.
Il existe certainement une façon beaucoup plus rationnelle de visiter le Jardin botanique. Je ne l’ai pas trouvée. Mais finalement, je ne suis pas sûre que ce soit très grave.
Mon avis sur le Jardin botanique de Montréal
Après douze ans de voyage, le Jardin botanique de Montréal ne m’a pas donné l’impression de faire un tour du monde en une journée.
Et tant mieux, finalement.
Parce qu’aucun jardin ne pourrait remplacer les paysages, les cultures et surtout la vie qui existe autour d’eux lorsqu’on les découvre dans leur pays d’origine.
En revanche, j’ai trouvé le lieu extrêmement beau, varié et agréable à parcourir.
J’ai aimé sa diversité végétale, mais surtout la manière dont certaines collections permettent de comprendre les plantes autrement. Je suis probablement restée davantage marquée par la ciguë, la digitale et ces étonnantes frontières entre plantes médicinales et toxiques que par certaines des grandes reconstitutions paysagères.
J’ai aimé pouvoir marcher pendant des heures dans la végétation en étant pourtant toujours à Montréal.
J’ai aimé entendre les oiseaux et les cigales.
J’ai aimé découvrir un jardin après l’autre sans avoir réellement l’impression de savoir combien il en restait.
Et j’ai même fini par accepter tous mes détours.
Ce n’est peut-être plus un endroit qui peut me faire croire que je suis partie en Chine ou au Japon. Douze années de voyage ont forcément changé mon regard sur ce genre de mise en scène.
Mais ce n’est pas vraiment ce que je lui demande. Parfois, une belle journée n’a pas besoin d’être un voyage à l’autre bout du monde.
Il suffit d’un endroit où marcher longtemps, de beaucoup de choses à observer et de suffisamment de chemins pour avoir encore envie de savoir ce qu’il y a derrière le prochain virage.




