
Il y a des musées que l’on repère de loin, annoncés par une immense façade, une billetterie et une file de visiteurs. Le Musée Redpath n’est pas vraiment de ceux-là. Pour le trouver, il faut d’abord entrer dans l’Université McGill, quitter l’agitation de la rue Sherbrooke et se retrouver, presque sans transition, dans un tout autre Montréal.
C’est d’ailleurs peut-être ce que j’ai préféré avant même d’avoir poussé la porte du musée.
À quelques mètres seulement du centre-ville, des voitures et des grands immeubles, le campus s’ouvre au pied du mont Royal avec ses pelouses, ses arbres et surtout ses bâtiments anciens en pierre grise. Certains remontent au XIXe siècle, et tout l’ensemble donne à McGill une atmosphère presque européenne, avec ses façades classiques, ses escaliers de pierre, ses colonnes et ses grandes fenêtres qui contrastent avec les tours modernes que l’on aperçoit derrière.
Au milieu de cet ensemble apparaît le Redpath.
Et avant même de savoir ce qu’il renferme, le bâtiment mérite qu’on s’y attarde.
Un musée qui ressemble déjà à une pièce de musée
Le Musée Redpath a ouvert ses portes en 1882, ce qui en fait l’un des plus anciens musées du Canada et, surtout, le plus ancien bâtiment canadien construit spécifiquement pour abriter un musée. Il avait été commandé par l’homme d’affaires et philanthrope Peter Redpath pour conserver et présenter les collections du naturaliste Sir William Dawson, alors principal de McGill.
Les architectes A.C. Hutchison et A.D. Steele ont imaginé un édifice assez étonnant, mélange de classicisme victorien et de références à l’Antiquité grecque. La façade en pierre calcaire de Montréal, le fronton, les colonnes et la symétrie générale donnent presque l’impression d’arriver devant un petit temple posé au milieu du campus.
Une fois à l’intérieur, cette impression de remonter le temps continue.
Le musée n’a rien d’un grand musée de sciences naturelles contemporain, avec écrans géants, scénographie spectaculaire et parcours parfaitement balisé. Ici, il y a du bois, des vitrines anciennes, un grand escalier central, des galeries superposées et cette architecture victorienne que l’on continue d’observer en même temps que les collections.
Et finalement, c’est aussi ce qui fait son charme.
Une entrée sur contribution volontaire
Autre particularité assez rare à Montréal : il n’y a pas de billet obligatoire pour entrer au Musée Redpath. L’admission du grand public fonctionne sur le principe d’une contribution volontaire.
Le musée suggère un montant, mais il s’agit bien d’une donation et non d’un tarif imposé. Si votre budget est serré, il est donc possible d’entrer sans payer.
Cela dit, après l’avoir visité, je trouve que c’est typiquement le genre d’endroit auquel j’ai envie de donner quelque chose lorsque je peux me le permettre. Le bâtiment est ancien, les collections sont fragiles, et maintenir un musée comme celui-ci ouvert au public demande forcément des moyens.
Un petit musée qui contient beaucoup plus qu’il n’y paraît
Le Redpath se visite sur trois niveaux, autour d’un grand espace central. Il n’est pas immense et on peut parfaitement en faire le tour sans y consacrer une journée entière. Pourtant, il rassemble des collections très diverses : paléontologie, zoologie, minéralogie, archéologie et objets provenant de différentes cultures du monde.
Ce qui m’a particulièrement intriguée, c’est la manière dont certaines pièces sont présentées.
Les informations sont bien là. Les objets ont leurs cartels, avec leur provenance, leur matériau ou leur contexte lorsque celui-ci est connu. Mais parfois, le musée indique aussi très simplement ce qu’il ne sait pas.
Devant une statue, par exemple, on peut apprendre que l’on ne connaît pas exactement la personne représentée. Pour un autre objet, la fonction précise reste incertaine. Ailleurs, c’est la datation qui demeure approximative.
Et j’ai trouvé cela finalement assez intéressant.
Dans beaucoup de musées, on finit par avoir l’impression que chaque objet ancien arrive avec une histoire parfaitement reconstruite, une date, un usage, un propriétaire et une explication définitive. Ici, certaines vitrines rappellent au contraire que l’archéologie, l’anthropologie et l’histoire travaillent aussi avec des morceaux incomplets.
Il reste des zones d’ombre.
Des objets ont traversé des siècles avant d’arriver jusqu’à nous, parfois sans documentation précise, parfois après avoir changé de propriétaire plusieurs fois. Et le musée ne cherche pas forcément à combler ces trous artificiellement. Il dit simplement : voilà ce que nous savons, et voilà ce que nous ignorons encore.
Cette incertitude donne parfois aux pièces quelque chose d’encore plus étrange. On regarde un visage sculpté il y a plusieurs siècles en sachant que personne ne peut plus dire avec certitude qui il représente.
Des fossiles et des squelettes qui changent complètement les proportions
Dans la grande galerie, les collections de paléontologie donnent soudain une tout autre échelle au musée.
Les vitrines remplies de fossiles racontent des centaines de millions d’années d’évolution, tandis que de grands squelettes occupent l’espace central.
C’est évidemment le genre de choses dont on connaît théoriquement les dimensions. On sait qu’un animal est grand. On a lu un chiffre quelque part. On a vu une photographie.
Mais un squelette placé devant soi fonctionne différemment.
On commence à regarder la taille des vertèbres, la longueur d’une mâchoire, l’épaisseur d’un os et, presque involontairement, à comparer tout cela avec son propre corps.
C’est particulièrement vrai avec les cétacés.
Le musée expose notamment le squelette d’un petit rorqual, mais ce sont parfois les fragments qui m’impressionnent encore davantage : devant cette énorme partie arrière du crâne d’une baleine boréale, par exemple, j’ai du mal à réconcilier ce que je regarde avec l’idée que ce n’est justement qu’une partie de l’animal.
C’est gigantesque.
Une baleine boréale adulte peut atteindre des proportions que l’on comprend mal tant qu’on ne se retrouve pas devant un morceau de son squelette. Là, la masse de la tête devient soudain beaucoup plus concrète.
Et ce sentiment revient régulièrement dans le musée.
Le deuxième étage : la partie que j’ai préférée
Si je devais choisir une seule partie du Redpath, ce serait probablement celle consacrée à la zoologie et à la biodiversité.
La galerie rassemble des animaux naturalisés, des squelettes, des oiseaux, des mammifères, des coquillages et quantité de spécimens qui permettent de passer en quelques mètres du Québec à des espèces venues de beaucoup plus loin.
On retrouve notamment plusieurs animaux adaptés aux conditions parfois extrêmes du Québec et du Grand Nord : ours polaire, bœuf musqué, renard arctique, loup gris, harfang des neiges ou encore lagopède.
Et puis il y a l’ours polaire.
Difficile de passer à côté.
De près, ce qui frappe n’est pas seulement sa taille. Ce sont ses pattes énormes, son cou puissant, la densité de son pelage et cette impression de masse que les photographies rendent assez mal. Face à lui, l’ours polaire cesse pendant quelques instants d’être cette silhouette blanche minuscule perdue sur une banquise vue dans un documentaire.
On comprend réellement le volume de l’animal.
Plus loin, d’autres espèces racontent des histoires moins heureuses. Le Redpath conserve plusieurs spécimens d’animaux aujourd’hui disparus, ce qui donne aux vitrines une dimension assez particulière.
Voir un animal disparu produit quelque chose de différent d’une simple illustration accompagnée du mot « éteint ». Cet animal a réellement existé. Quelqu’un l’a vu vivant. Il appartenait à une espèce qui peuplait autrefois la planète et qui n’existe aujourd’hui plus nulle part.
Au troisième étage, on change complètement de monde
En continuant à monter l’escalier, la perspective sur la grande galerie devient d’ailleurs de plus en plus belle. Depuis la mezzanine du troisième étage, on regarde les squelettes et les vitrines d’en haut tout en profitant probablement de l’un des meilleurs points de vue sur l’architecture intérieure du musée.
Mais les collections changent aussi complètement.
On quitte progressivement l’histoire naturelle pour entrer dans la Galerie des cultures du monde.
Des objets provenant d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient, de Méditerranée, d’Océanie et des Amériques remplissent les vitrines : objets domestiques ou cérémoniels, ornements, sculptures, instruments, monnaies, outils ou pièces archéologiques.
C’est ici que l’on retrouve le plus souvent ces histoires incomplètes qui m’ont intriguée.
Parfois, le musée connaît précisément la provenance et la fonction d’un objet. Pour d’autres, les informations deviennent beaucoup plus prudentes : telle statue représente probablement une divinité, mais son identification reste incertaine ; tel objet pourrait avoir eu un usage rituel, sans que l’on puisse l’affirmer avec certitude ; telle pièce appartient à une période donnée, mais sa date précise reste inconnue.
Loin de rendre la visite moins intéressante, cela rappelle surtout tout ce qui peut disparaître autour d’un objet lorsqu’il traverse le temps.
Son propriétaire disparaît.
La personne qui l’a fabriqué disparaît.
La langue dans laquelle on aurait pu expliquer son usage disparaît parfois elle aussi.
Il reste alors la matière, la forme et quelques indices que les chercheurs tentent de reconstruire.
Les momies qui ne sont plus là
Une autre partie du troisième étage m’a particulièrement arrêtée, mais cette fois justement à cause de ce qui n’est plus exposé.
Le Musée Redpath conservait autrefois des momies humaines égyptiennes présentées au public. Aujourd’hui, elles ont été retirées des vitrines.
À leur place, un grand panneau explique cette décision et invite à réfléchir à la manière dont les restes humains ont longtemps été exposés dans les musées.
Pendant des décennies, et parfois depuis bien plus longtemps encore, des momies ont été montrées au public comme des objets archéologiques parmi d’autres. À force de les voir dans des vitrines, enveloppées de bandelettes et accompagnées d’une date ou d’une période historique, il devient presque facile d’oublier ce qu’elles sont réellement.
Des personnes mortes.
Des hommes ou des femmes qui ont vécu, eu une famille, un corps, une histoire, et qui avaient été enterrés selon les rites de leur époque avec l’idée que leur dépouille resterait protégée.
Le panneau du Redpath replace justement cette réalité au centre.
Dans un mouvement plus large de réflexion sur la décolonisation des musées et sur la manière dont les institutions occidentales ont acquis, étudié et exposé des restes humains, le musée a choisi de ne plus présenter ces personnes comme de simples spécimens.
J’ai trouvé cette absence beaucoup plus intéressante qu’une vitrine supplémentaire.
Parce qu’elle oblige à regarder autrement ce que l’on vient voir dans un musée.
Lorsque l’on voyage, on entre régulièrement dans des institutions remplies d’objets provenant d’autres cultures, d’autres pays et d’autres époques. On les observe derrière une vitre sans toujours se demander comment ils sont arrivés là, qui les possédait avant, ni même s’ils avaient vocation à être montrés.
Dans le cas des momies, la question devient encore plus directe, puisqu’il ne s’agit même plus d’objets.
Il s’agit de corps humains.
Et le choix du Redpath de laisser volontairement cet espace vide rappelle finalement quelque chose de très simple : étudier le passé n’empêche pas de respecter ceux qui en faisaient partie.
Ce que j’ai vraiment aimé au Musée Redpath
Je ne dirais pas que le Musée Redpath est le musée le plus spectaculaire ou le plus moderne de Montréal. Ce serait d’ailleurs passer à côté de ce qui le rend intéressant.
Il est petit, son architecture appartient clairement à une autre époque et certaines collections conservent ce côté très dense des anciens musées universitaires.
Mais le Redpath possède autre chose.
Il a cette atmosphère de cabinet de curiosités où l’on monte un escalier en bois pour découvrir un ours polaire, où un crabe japonais gigantesque côtoie des animaux disparus, des minéraux, des fossiles et des objets qui ont traversé plusieurs siècles avant d’arriver jusqu’ici.
Il y a aussi quelque chose que j’ai particulièrement aimé dans le fait que le musée accepte de montrer les limites de ce que l’on connaît. Toutes les histoires du passé ne sont pas complètes.
Parfois, il reste seulement une statue dont on ne connaît plus le visage. Un objet dont l’usage s’est perdu. Un fragment d’os qui donne une idée vertigineuse de la taille d’un animal.
Et parfois, ce qui compte le plus n’est même plus ce que le musée expose, mais ce qu’il décide de ne plus exposer.
C’est peut-être ce que je retiendrai du Redpath : cette sensation de passer constamment de la curiosité à la question suivante.
Qui a fabriqué cela ? À quoi servait cet objet ? Comment un animal peut-il atteindre une taille pareille ? Et qu’est-ce qu’un musée doit choisir de montrer, aujourd’hui, lorsqu’il hérite de collections constituées il y a plus d’un siècle ?
Finalement, ce petit musée niché au milieu de McGill parle autant de notre manière de regarder le passé que du passé lui-même.
Et pour découvrir tout cela, il suffit de pousser une porte au milieu de l’université.
Informations pratiques pour visiter le Musée Redpath
Le Musée Redpath se trouve au 859, rue Sherbrooke Ouest, sur le campus du centre-ville de l’Université McGill.
Entrée : l’accès fonctionne sur contribution volontaire. Vous pouvez donc adapter votre don à votre budget. Si vous en avez les moyens, participer financièrement reste une manière assez simple de contribuer à l’entretien du musée et de ses collections.
Temps de visite : je prévoirais environ 1 h 30 à 2 h pour prendre le temps d’observer les trois niveaux sans se presser.
À savoir : le bâtiment date du XIXe siècle et conserve une architecture ancienne, avec un grand escalier central reliant les différents niveaux.
Mon conseil : ne venez pas uniquement pour le musée. Prenez un peu de temps avant ou après la visite pour marcher dans le campus de McGill. Les bâtiments anciens, les pelouses et les arbres valent vraiment le détour, surtout lorsqu’on réalise que l’on se trouve encore en plein centre de Montréal.




