
Et si j’avais enfin posé mes valises à la Nouvelle-Orléans ? Si ce rêve que je traîne dans un coin de mon esprit depuis tant d’années était devenu mon quotidien ?
Ce matin-là, j’ouvre les yeux dans ma petite maison du quartier Bywater. Elle est exactement comme je l’avais imaginée : colorée, sans prétention, peinte en lilas avec des touches de bleu profond. Le soleil tape déjà sur les murs, faisant danser des reflets tièdes dans la pièce. Sur la rambarde de bois de mon perron, des colliers de perles multicolores s’entrelacent — souvenirs d’une soirée de carnaval où la musique ne s’est jamais arrêtée.
J’ai installé une petite table ronde en fer forgé et une chaise à bascule. Le matin, j’y bois mon café. Parfois je lis. Souvent j’écoute le silence vibrant de cette ville qui n’est jamais tout à fait silencieuse. Il y a toujours un saxophone lointain, un accent traînant, une note de blues qui flotte dans l’air. Des odeurs de beignet chaud ou d’humidité moite remontent de la rue. Le temps y est à la fois suspendu et vivant.
Je travaille depuis chez moi ou dans un petit café de quartier. Mon entreprise me suit partout, et ici, je me sens plus créative, plus alignée. Peut-être est-ce l’ambiance artistique omniprésente, les murs tagués de poésie visuelle, ou simplement le fait de me sentir inspirée, nourrie. La Nouvelle-Orléans me pousse à ressortir mes pinceaux, à griffonner des idées, à parler à des inconnus qui créent eux aussi. Dans cette ville, l’art n’est pas un luxe ou un passe-temps. C’est un mode de vie, une réponse instinctive à la beauté brute de ce lieu.
Les après-midi, je me perds souvent dans les rues alentour. Parfois je vais jusqu’à Treme, où la musique est née d’une douleur ancienne, où les murs parlent encore des luttes passées. Parfois je longe le Mississippi, regardant les bateaux à aube glisser sur l’eau trouble, avec cette impression que tout ici est une carte postale qui respire, qui vibre, qui rit.
Tous les dimanches matin, je traverse la ville pour assister à une messe gospel à la Greater Mount Calvary Baptist Church. Pas pour la religion. Pour la ferveur. Pour cette musique qui prend au ventre, qui fait pleurer sans raison, qui lave l’âme. Je m’installe dans le fond, je ferme les yeux, et je me laisse porter. Les voix montent, les mains s’élèvent, les tambours battent en cadence avec mon cœur. Je ressors de là avec une énergie neuve, une gratitude inexplicable.
Le soir, je retrouve des amis dans un bar de Frenchmen Street. Il y a toujours un club où le jazz est en feu, où l’on danse, où l’on rit fort. Il y a aussi ces petits restos cachés que seuls les locaux connaissent. J’ai mes adresses : un gumbo incroyable près de Treme, des po-boys qui font sourire les papilles, du poisson-chat croustillant, et même, parfois, du crocodile grillé. Et quand la chaleur devient douce, on reste dehors sur les trottoirs, à parler de tout, de rien, jusqu’à ce que les lampes à huile s’éteignent lentement.
Le reste de la semaine, j’explore encore. Toujours. Les musées, les galeries d’artistes, les marais en kayak, les ruelles de Marigny, les librairies de Garden District. J’ai tout mon temps. Pas de date de fin. J’observe, je ressens, je vis. Je parle avec les anciens sur leurs balcons, je regarde les enfants courir entre les citrouilles d’Halloween déjà posées en septembre. Chaque recoin est une scène. Chaque visage une histoire.
Je me remets à la peinture. Je prends des photos. J’interroge les artistes, je vais à leurs expos, à leurs débats. Ici, créer est un acte quotidien, à la fois humble et sacré.
Et si tout ça était réel ?
Ce rêve, je l’ai souvent caressé. J’ai même regardé comment faire. Mais sans visa de travail ni mariage, les portes restent fermées. Et moi, j’ai déjà ma vie. Mon entreprise. Mon indépendance. Je ne veux pas me lier juste pour rester.
J’ai déjà vécu dans d’autres endroits du monde : à Brisbane en Australie, à Phuket en Thaïlande, au Mexique. Des années riches, profondes. Mais la Nouvelle-Orléans… Elle a quelque chose que les autres n’ont pas. Ce charme indéfinissable, cet apaisement. Ce sentiment d’être entière. Elle me réconcilie avec moi-même.
Je suis persuadée que si j’avais la chance de vivre ici six mois, le charme ne se briserait pas. Au contraire. Je l’approfondirais. J’irais au-delà du Quartier français, dans les banlieues silencieuses, les communautés oubliées, les petites histoires du quotidien. J’aurais une existence simple, ancrée, remplie de jazz et de joie.
Je me ferais des amis de toutes origines. J’apprendrais à reconnaître les plantes des bayous, à faire des pralines maison, à connaître le nom des musiciens de rue par leur prénom. Je prendrais l’habitude de marcher pieds nus dans ma cour, de décaper un vieux fauteuil chiné chez un antiquaire du coin.
Et peut-être, qui sait, je finirais par ne plus vouloir partir.
Alors je continue d’imaginer. Et si un jour ce rêve devenait réel ?




